MON HISTOIRE

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Le seul film situé en Afrique dont je me rappelle et le seul que j’ai pu voir étant enfant est Les Dieux Sont Tombés Sur La Tête. Je me souviens d’une bouteille de Coca tombée du ciel. Des Blancs étant habillés. Des Noirs recouverts de peaux de bêtes. Le cinéma est un médium puissant qui implante des images dans les esprits, dans… votre esprit. Et lorsqu’elles sont négatives, elles perpétuent de fausses idées, contribuant directement à la stigmatisation intériorisée. Mais Chimamanda Ngozi Adichie a dit un jour : « Les histoires ont été utilisées pour déposséder et pour calomnier. Mais elles peuvent aussi être utilisées pour renforcer, et pour humaniser. Les histoires peuvent briser la dignité d'un peuple. Mais les histoires peuvent aussi réparer cette dignité brisée. »

 

Pour rééquilibrer cela, notre contribution est facile. En partageant des moments légers et anodins, nous apportons déjà quelque chose de frais dans les consciences collectives. Nos récits peuvent être d'ordre aussi bien émotionnel qu'intellectuel. Quoi qu'il en soit, tout ce que nous choisissons de raconter sera éclairé par des expériences réelles, et plus nuancé que tout ce qui existe jusqu’à présent. Tout ce que nous créons est différent des guerres constantes, de la politique autocratique, des épidémies mortelles et du retard intellectuel que les médias nous résument. Ainsi, il est de notre responsabilité d'offrir de nouvelles perspectives, de contrer les stéréotypes et les perceptions sur l'Afrique qui persistent jusqu’à ce jour. Il n'y a aucune excuse. Nous avons toutes les plates-formes à portée de main pour partager nos passions et notre vitalité au monde.

 

Et nous avons toutes et tous le pouvoir de le faire. Nous avons tous un potentiel créatif en nous. Nous avons tous cette lumière, à l’intérieur de nous, que nous avons envie de faire briller et de faire étinceler au grand jour. Cela commence par nous demander quel est notre but, car la réponse à cette question contient le substrat et toutes les réponses que nous recherchons pour apporter notre contribution !

 

En définissant notre but pour nous-mêmes, nous arrivons à en faire une force puissante, utilisée à notre avantage pour créer. Ainsi, j'ai appris à puiser en moi-même pour aller exploiter le maximum de mon potentiel, mais aussi acquérir une connaissance de mon identité afin de créer des matériaux qui ont davantage de résonance. En effet, je suis convaincue qu’à mesure que notre créativité se développe, notre quête d’identité et de sens évolue également. 

 

C’est ainsi que j’ai emménagé à Kigali en 2014, suivant les principes énoncés ci-dessus. Je pensais qu’en emménageant au Rwanda, dans mon pays d’origine, j'arriverais à vraiment comprendre ce lieu, sa résonance pour les Rwandais, mais aussi ma place. Par conséquent, m’y installer a été un moyen puissant pour stimuler davantage mes idées et réorienter mon intuition pour produire des matériaux qui ont de la profondeur et des nuances. Et bien que l'identité comporte de multiples facettes, la composante culturelle est essentielle, et son point de départ se trouve peut-être même au niveau du cœur et de l’âme. Ainsi, les expressions créatives ne peuvent réellement avoir de sens que lorsque nous sommes en phase avec nous-mêmes.

Grâce à cette expérience, j'ai appris qu'en atteignant le cœur de qui nous sommes, nous entrons en contact avec les parties les plus profondes de nous-mêmes, pour susciter des réflexions qui vont au-delà de la surface, et qui sondent la profondeur des êtres et des choses. En conséquence, nous entrons dans une réelle vulnérabilité, parvenant à partager des émotions accessibles et transmissibles, à tel point que nous parvenons à toucher des publics avec lesquels nous n'aurions pas imaginé avoir les mêmes sensibilités. En effet, les récits que nous partageons   ont le pouvoir de révéler les personnes qui partagent la même émotivité, la même fragilité et les mêmes ressentis que soi.

 

Avant l'arrivée d'Internet, je n'avais jamais réalisé que nous pourrions, un jour, partager nos récits individuellement chacun de notre côté et développer notre propre auditoire. À l'âge de 15 ans, alors que les blogs atteignaient le grand public, j'ai lancé ma propre plateforme. À ma plus grande surprise, mes histoires d’adolescente, d'ascendance africaine, élevée en Suisse, ont rapidement trouvé un public et une pertinence, notamment au sein d’une jeunesse qui parvenait à s’identifier complètement à ce que je racontais. Même si je l'ai stoppée trois ans plus tard, cette expérience a été la première graine plantée en moi qui m'a amené à penser que le World Wide Web est un catalyseur-clé idéal pour que de telles histoires existent. 

C’est en 2012, alors que je vivais en Angleterre, que je me suis mise au documentaire avec KICKIN’ IT WITH THE KINKS, un film que j’ai réalisé avec mon amie Mundia Situmbeko sur les cheveux naturels des femmes noires et sur les effets néfastes du défrisage. Je n'avais aucune expérience dans le domaine. Mais notre vif intérêt pour le sujet et les relations que nous avons nouées avec nos protagonistes nous ont permis de développer une réflexion, de scruter à partir de tous les angles et des différentes perceptions. Alors, ayant pu offrir des perspectives qui vont bien au-delà des opinions que nous avions, avant de démarrer ce projet, nous avons touché une corde sensible qui a éveillé des échos familiers chez un public très engagé. L’enthousiasme suscité par le documentaire était sans précédent. Je pense que ce qui a contribué à cela, est le fait qu’il aborde des sujets qui font partie des préoccupations et du quotidien d’un grand groupe toutefois peu représentés dans les médias. En conséquence, le public a donc accueilli le documentaire comme un miroir de leurs conversations quotidiennes et un reflet de leur réalité.

 

Lorsqu’un projet touche la bonne audience, le sort de celui-ci peut aller étonnamment au-delà de ce à quoi vous vous attendiez. Des extraits ont été « propulsés » par les internautes qui voulaient le voir, le revoir, le partager. Puis ces extraits ont été relayés par des influenceurs, qui ont créé un courant de bouche-à-oreille, ce qui a permis au film de passer par une série de projections pendant les deux années suivantes au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada, en France, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, au Nigeria, en Zambie, en Namibie et au Rwanda.

 

J'ai ensuite relancé un blog, à l'âge de 24 ans, pour combiner textes et contenu vidéo, explorant ainsi des formats plus courts, afin de continuer à explorer des sujets de noirceur. La plateforme a reçu le prix du meilleur blog de l'année du BEFFTA (Black Entertainment, Fashion, Film, Television and Arts) en octobre 2013. À peu près à la même époque, j'ai commencé mon master en réalisation de documentaires à Brunel, où j'ai pu bénéficier d’un accès à du matériel, des possibilités de réseautage, assisté à des projections de films que je n'aurais jamais pu voir ailleurs, avec des discussions intéressantes qui suivaient. L'enseignement essentiel qui a découlé de mon master a été d'apprendre à pitcher une idée et à convaincre. Cela a commencé avec le concept qui m'a valu la pire note de ma classe, me forçant à abandonner l'idée de faire un documentaire sur l'émergence de séries Web, au Royaume-Uni, dans la communauté noire, pour faire plutôt un documentaire sur les « repats » qui rentrent au Rwanda. Parler de discrimination raciale à laquelle sont confrontés les réalisateurs noirs a rendu mes professeurs si mal à l'aise que j'avais décidé, lorsque je devais pitcher à nouveau, d'identifier une histoire positive, qui ne soulèverait pas le racisme, mais qui me permettrait quand même de rester cohérente dans mes propositions, c’est-à-dire du contenu sur la communauté noire.

 

C'est ainsi que l’idée de faire Coming (back) Home est née. Le plan était de filmer pendant deux mois, pensant que cela suffirait à me plonger dans la vie quotidienne de mes protagonistes. Je pensais que c’était suffisant pour moi d’avoir un aperçu de ce qu’était rentrer au pays lorsqu’on n’y a jamais vécu, d’apporter ma pierre à l’édifice, et sans que j’ai à faire le pas moi-même. Mais apprendre à connaître les gens sur le plan personnel prend plus de deux mois. Je suis retournée à Londres durant quatre mois et suis revenue pour terminer ce projet. Malheureusement, six ans plus tard, je n’ai toujours pas fini. Ce projet m'a emmené dans des endroits auxquels je n’aurais jamais pensé. Cela m'a fait réaliser que je croyais être à l'aise avec qui j’étais, alors qu’en réalité, ce n’était le cas que dans des sphères qui m’étaient familières. Je pensais savoir comment naviguer dans la dualité de mon identité, mais emménager au Rwanda était comme si je devais partir de zéro. Au Rwanda, ce n’était pas tant le sentiment que je devais justifier de ma présence, ou de prouver que je contribue tout autant que quiconque dans la société, mais plutôt d’être dans un environnement que je ne connaissais pas, qui, cependant, étant censé être le mien. Ce qui était nouveau, c’était l’impression d’être à l’étranger tout en ayant l’impression de me trouver dans un environnement familier. C’était de faire face à la nouveauté et à l’inconnu, tous les jours, et dans un environnement où je ressemblais à tout le monde. 

Désormais âgée de 33 ans et armée de six ans de vie au Rwanda, je suis de retour au blogging. Maintenant que je suis plus à l'aise et que j'ai trouvé ma place, je ressens comme une énergie renouvelée et une compulsion à créer. Plutôt qu'un blog, c'est une plateforme mêlant tous mes intérêts, de l’écriture à la photographie jusqu’à la vidéographie, dans un portail à part entière. Cela étant, j'écris, je photographie, je filme, je monte et je crée, ce que je considère comme faisant partie intégrante de mon processus de développement créatif dans le but de partager des récits nuancés.